Le Médium Saignant

février 17, 2010

La porte rouge (nouvelle)

Filed under: Littérature — lemediumsaignant @ 5:14

J’avale le fond de ma bière avec dégoût : je déteste la dernière gorgée de cette boisson au goût de pisse mexicaine. Je m’allume une cigarette et je m’adosse au mur de brique. N’importe quoi. Je déteste boire, je déteste fumer, je déteste Isabelle. Mais ce que je déteste par-dessus tout, c’est ce que je suis devenu. Ce qu’elle m’a fait devenir. Mais, pas une seule seconde ne passe sans que je pense à ses yeux turquoise, à ses cheveux noir goudron, à son odeur de gazon fraîchement coupé. Je n’aurai jamais assez d’une vie pour l’aimer comme elle le mérite. Pourtant, malgré tout cet amour qui me dévore le cœur, je me retrouve dans cette foutue ruelle, un fusil à la main, un couteau sur la cheville. L’air est lourd. Ça sent la vengeance.

Jean est venu me porter l’arme ce matin. Quand j’ai passé la commande, j’ai spécifié que je me foutais de la sorte, de l’année, de la couleur… tout ce qui m’importait c’était que je ne rate pas mon coup. Parce que je ne pourrais pas tirer une deuxième fois. Il y a une limite à ce que l’homme peut endurer. Il m’a donné rendez-vous deux rues plus loin, dans une ruelle semblable. Il était nerveux. Un sac brun placé entre ses cuisses m’a fait verser une toute petite larme : je prenais conscience de ce que j’allais faire. Il m’a à peine regardé, m’a dit le montant, et il est parti, après avoir compté les billets. Il ne voulait pas savoir ce que je trafiquais. Il a beau être un marchand d’armes, il ne veut pas se mêler des crimes que ses clients commettent. J’ai regardé dans le sac brun, le fusil et le couteau étaient bel et bien là. Je savais que ce serait bientôt fini.

J’ai l’air d’un type relativement bien vu de l’extérieur. Peut-être parce que je l’ai toujours été. Le genre de gosse qui fait traverser les vieilles dames, le gars qui vit pour aider. C’est un atout, les gens ne me remarquent pas. Un atout que je prends le temps de savourer aujourd’hui. Le flingue glacé me gèle le ventre, le couteau me tranche la cheville : j’endure les derniers instants. Il reste 22 minutes avant qu’elle ouvre la porte métallique rouge.

Une vieille dame passe devant moi, elle me contemple quelques secondes. Je crains que mon regard apeuré ne me trahisse, mais elle repart sans poser de question. C’est la seule et unique personne que je croiserais de la journée, mis à part Jean et Isabelle.

Je repense à la raison qui m’a amené ici. Le 23 mai 1994. Isabelle m’avait donné deux courtes années de bonheur, jusqu’à ce que je la retrouve avec André, mon meilleur ami du temps, lui donnant ce plaisir charnel que je partageais avec elle. Je ne l’ai jamais digéré. Elle m’a trompé 24 fois avant ça. Je l’ai toujours su. La 25e était de trop. Trop pour ce que je pouvais endurer, malgré le fait que je l’aimais, et malgré le fait que je l’aime encore. Quinze années se sont écoulées. Nous sommes le 23 mai 2009. Il reste 10 minutes.

André est mort l’année dernière : un homme ivre l’a percuté. Mort sur le coup. Il n’a pas souffert, lui. Je n’ai pas versé une seule larme. Isabelle, après m’avoir supplié maintes fois de la reprendre, s’en est lassée et s’est remariée à un homme public. Une espèce de merde au sourire moqueur. Elle semble heureuse : si elle aime baiser un crétin, c’est son choix. Elle a eu deux enfants : Marie-Jeanne et Sébastien. Le gars ressemble à son père. La fille, à sa mère. C’est d’une cruauté sans pareille : ils étaient censé être nos enfants.

Ma main droite tremble tellement que j’ai peur de ne pas pouvoir tirer. Je me ressaisi : il ne me reste que 4 minutes.

J’ai rencontré Isabelle sur la rue. Elle lisait un livre, moi je regardais le sans-abri à ma droite. On s’est foncé dedans, comme dans les films. J’avais 20 ans. Pour m’excuser, je l’ai invitée à prendre un café. C’est comme ça que notre courte histoire a commencé.

Je regarde dans mon pantalon si mon fusil est toujours en place. Je n’ai pas besoin de vérifier l’arme blanche : je la sens suffisamment.

Une envie de partir subite me pousse à me concentrer sur mon objectif. Cet éclat d’amour que je lui porte semble vouloir prendre le dessus, mais ma colère est trop forte. Je dois rester. Finir ce que j’ai commencé. Puis, le moment tant attendu arrive : la porte rouge s’ouvre, Isabelle sort. Seule. Elle porte cette robe turquoise que j’aimais tant. La même couleur que ses yeux. Elle me regarde surprise, puis terrifiée. Elle sait ce que je suis venue faire.

– T’es pas obligé de faire ça Marc. Tout peut encore s’arranger… s’il te plait…

Son ton suppliant ne m’affecte pas. Je suis en transe, et rien ne pourra me faire changer d’idée. Je sors le fusil. Elle crie, hurle même. Elle a la même réaction que lorsque je les ai vus, elle et André, il y a 15 ans.

Je tire.

Elle ne cri plus. Elle se jette sur moi, je m’effondre lentement sur le sol dur. Un trou béant se trouve sur ma poitrine, le sang coule, tachant sa robe. Avant de mourir, je chuchote mes derniers mots, les mêmes que j’ai toujours adoré prononcer :

— Isabelle. Je t’aime Isabelle

Stéphanie Benoît

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