Le Médium Saignant

mai 7, 2011

Kreutzer

Filed under: Édition de mai,Littérature — lemediumsaignant @ 9:02

Une fois, il avait surpris sa mère en larmes écoutant Kreutzer Sonata de Beethoven. La scène l’avait troublé, pourtant il était bien habitué à voir celle-ci dans cet état, alors pourquoi ne pouvait-il s’empêcher de trouver la scène incongrue?  Après cet incident, à l’écoute de cette symphonie,  une profonde vague de tristesse l’emplissait. Plusieurs années après  l’incident,  il devait se rendre au métro pour un rendez-vous. L’endroit ne lui plaisait pas, il comprenait son utilité mais ne lui pardonnait pas sa laideur, seulement il devait y rencontrer un vieil ami et c’était la seule manière d’y parvenir. Un vague sentiment de paix et de tristesse, si caractéristique de la nostalgie, se frayait un chemin en lui. Un homme nouvellement âgé, étrangement habillé, jouait le Kreutzer Sonata sur son violon. L’étrange symphonie avait fait son œuvre de catharsis et l’amena dans un abyme de souvenirs chassés. Il avait attendu que l’air se termine et, les larmes aux yeux, il alla déposer un billet, faute de monnaie, dans la case. Une main se posa sur son épaule : « Nicklas! », cria le violoniste. Le musicien affichait un sourire si intense qu’il avait l’impression que son visage allait bientôt se déformer. L’homme l’empoigna  par les deux manches comme s’il allait le secouer comme on le fait avec sa tirelire pour retirer cette pièce qui est là, mais qui ne veux pas sortir. Le violoniste interrompt son geste : « Tu ne te rappelles pas de moi? », demanda-t-il  d’une voix d’enseignant, douce et ferme. Bien sûr, il s’appelait Nicklas et cet homme par son accent lui rappelait son pays d’origine, malgré tout il n’arrivait pas à replacer son visage dans le catalogue de sa mémoire.

Qui est cet homme?

Un  ami, un ennemi, ce qui est certain c’est qu’il n’appartenait pas à son présent. En fait, Nicklas faisait une erreur dans son jugement, car ce musicien appartenait bien à son présent, car il avait été dans son passé. Et le passé a ce don de s’accrocher au futur. Le violoniste lui raconta son histoire qui était aussi le sien. Il s’appelait Daniel et était un grand ami de son père, par complément aussi de sa mère. Les deux hommes s’étaient connus durant leur enfance, car ils habitaient des maisons adjacentes. Ils  étaient des antipodes, les deux hommes ne partageaient que deux choses, le goût pour la musique et leur date de naissance, soit le jour de proclamation de la RDA. La musique était ce terrain neutre où les murs se brisaient à la première note.

Je passais souvent chez ton père pour jouer, lui sur le piano et moi au violon, dit Daniel.

Il s’arrêta un instant avant de continuer.

Tu ne te souviens pas peut-être, tu devais avoir dix ans et, à cette époque, ton père était déjà, il hésita un instant sur le mot à employer, disparu.

            Nicklas, qui par traumatisme peut-être n’avait que peu de souvenirs des années qui précédaient ces dix ans, voyait affluer des images de ses parents réunis. La scène de Beethoven lui revient, sa mère assise sur le canapé face au piano, les larmes aux yeux et la mélodie de Kreutzer aux oreilles. Un homme avec un manteau noir jouait du violon à côté du piano vide. Son souvenir de cette scène, jusqu’à présent avait été sans l’image de l’homme.

– Vous jouiez souvent la Sonata de Kreutzer avec mon père? demanda Nicklas.

– Bien sûr, moi et ton père on adorait ce morceau, on passait des heures à la jouer, que pour le plaisir de s’écouter l’un et l’autre. Je l’avais joué pour ta mère, avant qu’elle ne parte pour l’Amérique. Ton père disait souvent qu’on ne pouvait pas être triste après avoir écouté cette symphonie.

Nicklas vivait son présent pour la première fois, bien que ce présent fût un souvenir du passé qui devenait enfin accessible. Ces souvenirs étaient assis au coin et n’attendaient que lui pour se mettre à danser. La chaise vide du piano se voyait pourvue d’un homme blond aux yeux bruns qui jouait avec le sourire et, à côté de lui, un autre jeune homme, celui-ci  avec des cheveux noirs courts et des yeux bleus. Les deux jeunes gens semblaient s’amuser. Il ne savait pas quel âge il avait, mais il se savait heureux assis sur sa mère et écoutant Kreutzer. Cette symphonie qui attisait jadis chez lui qu’une profonde tristesse était maintenant un hymne aux bons moments de sa vie. Pourtant, pensa t-il, cette pièce n’a pas changé.

Yaki Urane

Art: Rihab Essayh

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