Le Médium Saignant

février 7, 2012

La rivalité du corps

Vers + Trois Peaux de Jean-Sébastien Lourdais dans le cadre du 25e anniversaire de Montréal Danse.

L’Agora de la danse

Par Ashley Ornawka

Vers, un solo extrêmement exigeant chorégraphié et interprété par Jean-Sébastien Lourdais (Fabrication Danse), pousse les capacités physiques du corps humain à un tout nouveau niveau. Tellement, que le spectateur est hypnotisé par le corps de Lourdais, dont les mouvements connaissent une évolution de hyper lent à très vite, la posture du danseur jamais non-contorsionnée, jamais humaine. Ce projet innovateur est le premier à célébrer les 25 ans de la compagnie Montréal Danse aux côtés d’une deuxième chorégraphie de Lourdais, présentée dans la même heure : Trois Peaux. Dans le même style de Vers, mais avec trois interprètes, dont Annik Hamel, Rachel Harris et Frédéric Marier qui bougent et agissent comme des animaux, la présentation Trois Peaux est autant agréablement perturbante et présente des images témoignant de la puissance du corps qui s’imprègnent dans la mémoire du spectateur.

Vers

Comme le titre signifie, Lourdais s’avance progressivement tout au long du spectacle vers l’ébranlement, l’effervescence, vers quelque chose que le spectateur doit inexorablement ressentir. Le spectacle commence au sol, avec Lourdais qui s’appuie de façon impossible, se  tenant uniquement sur les omoplates et le bout des orteils. Le spectateur n’a aucun autre choix que de garder les yeux ancrés sur le danseur, le décor étant nu, avec simplement des rideaux tirés sur chaque côté de la scène. L’éclairage est génial, car il met en valeur les ondulations de chaque muscle ainsi que ligament de Lourdais, caressant ce dernier en une lumière soit froide, soit chaude. À quelques reprises, la lumière est réduite et le spectateur est plongé dans la noirceur totale, le relief du corps de Lourdais le dernier élément perceptible à l’œil humain, ce qui produit encore plus chez le public une incapacité involontaire à détourner les yeux de Lourdais. À ce s’ajoute des bruits inhabituels jumelés à une musique immersive composée par Ludovic Gayer qui va main en main avec les mouvements machinaux de Lourdais. Déséquilibre, maîtrise de la gestuelle, décomposition et réinvention du corps humain sont tous des aspects ingénieusement abordés dans la pièce Vers.

 

 

 

Trois Peaux

Comparativement à Vers, Trois Peaux utilise un décor un peu plus garni, avec un tapis recouvert de plusieurs couches de ruban adhésif placé devant un mur transparent de couleur rouge s’étendant jusqu’au plafond derrière lequel Ludovic Gayer produit de la musique en directe, des petits miroirs ornant le devant de sa table de mixage. Gayer a également un rôle théâtral dans la pièce, ouvrant le spectacle en ramassant une marionnette en peluche et s’attaquant lui-même avec cette dernière. Ce comportement caverne et rigolo ajoute une touche d’humour à la pièce. Portant tous des collants rouges, leurs expressions faciales prenant l’allure de singes, les trois interprètes occupent l’espace de la scène en mouvements saccadés, décontenancés, souvent accroupis et interagissant les uns avec les autres de manière primitive. Les trois danseurs ne sont plus humains, mais ils incarnent plutôt des animaux cohabitant ensemble, avec nulle autre fonction que de survivre, de suivre les lois naturelles prédéterminées sans questionnement, emprisonnés et condamnés à vivre à l’intérieur de leurs peaux. Les collants d’Annik Hamel remplis avec des oursons en peluche dont elle accouche, puis cette dernière se tiraillant avec la tête à l’intérieur des collants de Frédéric Marier et lui avec sa tête dans les siennes, collés inévitablement ensemble comme des siamois, sont seulement quelques images fortement choquantes et splendidement pensées de Trois Peaux. La musique tranchante et parfois agressive jumelée aux convulsions des danseurs crée un effet d’agitation, voire une animosité visuellement attrayante. Puis la fin : d’une position à quatre pattes, la tête entre les épaules, chaque muscle du dos secoué par des spasmes, pour tranquillement se redresser, mais pas complètement, tout pendant que Gayer s’éloigne d’eux en tirant le ruban adhésif de plus en plus loin du tapis, pas par pas, comme s’il dressait l’image de l’évolution de l’homme à travers la ligne du temps…

 

Photo de Vers © 2012. VALÉRIAN MAZATAUD. Tous droits réservés.

Photos de Trois Peaux © 2012. ALEJANDRO DE LEÓN. Tous droits réservés.

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