Le Médium Saignant

février 16, 2012

Une interactivité transcendante

Entrevue avec Manuel Chantre

Article et photos par Ashley Ornawka

Manuel Chantre, artiste numérique montréalais, a composé la trame sonore pour plusieurs films, dont une pour Six Mil Antennas, long métrage expérimental de Johnny Ranger qui a récemment joué en première au FNC Lab dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma en octobre 2011.

 

Manuel Chantre est également professeur d’arts technologiques au Centre des 16-18 ans, à St-Hubert. 

C’est dans le décor chaleureusement contemporain du Café Mariani que je me suis assise avec l’artiste Manuel Chantre, espresso à portée de main, afin de lui poser quelques questions sur ses créations et ses idées innovatrices en arts numériques. Un des précurseurs dans ce domaine, Chantre fait un mélange de programmation audio et d’installation vidéo immersive qui témoigne d’une grande interactivité entre le spectateur et l’œuvre.

« J’ai réalisé qu’il y a des objets de la culture qui sont dénaturés de leur fonction principale. » – Manuel Chantre

Depuis l’âge de quinze ans, Chantre s’intéresse aux ordinateurs et aux programmes informatiques de création musicale. Maintenant âgé de trente-trois ans, il est un artiste innovateur et original, quasiment difficile à définir tellement qu’il touche à plusieurs domaines différents, mais ceux-ci se complémentant  néanmoins les uns et autres. Détenant un baccalauréat en anthropologie sociale et culturelle, Chantre décortique des symboles culturelles afin de les analyser et de les intégrer dans ses créations. En 2009, il crée Dispergere Maizdispergere»  venant du latin signifiant « répandre ça et là, éparpiller[1]»  et  «maiz», ce qui veut dire «maïs» dans un vieux langage indigène), une installation immersive et interactive avec vingt quatre toiles de projection sur lesquelles sont diffusés plusieurs lieux fragmentés représentant les diverses utilités et significations du maïs à travers le monde, selon différentes cultures. Par exemple, le peuple maya définissait le maïs comme symbole de la vie, l’homme étant créé par la plante elle-même selon leur version de la genèse. De plus, le maïs demeure la plante la plus consommée globalement puis est également utilisée pour la production d’éthanol ainsi que d’antibiotiques, pour l’élevage des animaux et même comme élément de décoration. Mais d’où est venue l’inspiration de Chantre pour le projet? Lors d’un cours collégial, un de ses professeurs d’anthropologie, d’origine brésilienne, avait trouvé l’idée drôle de manger du popcorn au cinéma, tradition cinématographique répandue en Occident. « Ceci m’avait marqué de voir qu’il trouvait cela drôle. J’ai réalisé qu’il y a des objets de la culture qui sont dénaturés de leur fonction principale, » explique Chantre. À cet effet, une grande part de créativité est laissée au spectateur, qui fait son propre chemin (l’installation offrant plusieurs options de parcours) entre les toiles transparentes pendant qu’une musique est jouée, ce qui évoque un univers intéressant n’ayant ni début, ni fin précis (non-linéaire). Dépendamment où est-ce que la personne se situe dans ce labyrinthe, des images singulières sont projetées sur différentes toiles, créant ainsi une dispersion d’endroits, ce qui rend l’expérience de chacun encore plus personnelle et unique. « Je veux que le monde crée leurs propres interprétations par rapport aux expériences qu’ils ont vécues dans leur vie par rapport au maïs, » souligne l’artiste. 

 « Le monde compare l’installation à un labyrinthe, à une maison de miroirs. » – Chantre

Similairement à Dispergere Maiz, l’installation Memorsion (union des mots «mémoire» et «distorsion») est une expérience tridimensionnelle avec vingt deux écrans de projections sur lesquels des fragments de différents espaces abandonnés de la ville de Montréal apparaissent, l’architecture étant une deuxième thématique fortement liée aux êtres humains. Tout comme sa première installation, Memorsion (2010) permet au spectateur de visiter les lieux qu’il veut et de presque « se perdre » dans l’emplacement de l’installation. « Le monde compare l’installation à un labyrinthe, à une maison de miroirs, » confirme Chantre. Ces lieux, par leurs formes ainsi que les traces laissées par les gens les ayant fréquentés, créent un impact visuel chez le spectateur. Le lieu sera ainsi changé par le temps, mais chaque individu peut avoir des perceptions hétérogènes. « C’était l’idée de laisser aux gens de découvrir certains lieux et de réfléchir à l’architecture, » précise-t-il.

Mis à part son affinement en arts numériques à la Société des arts technologiques (SAT), Chantre détient un deuxième baccalauréat en beaux-arts, avec une spécialisation en musique électroacoustique. Par la suite, il s’est tourné vers la musique bruitiste ou noise, genre musical caractérisé par la distorsion, un mélange de bruits instrumentaux et sonores ainsi que d’une sonorité moderniste. Cette approche musicale évoque Six Mil Antennas, un film fictif utilisant un langage narratif non-verbal très impressionnant débordant de messages et de symboles cachés. Le film ne présente aucune chronologie puis le spectateur est bombardé sans cesse par des images surréelles, futuristes. Ce type d’art est abstrait, mais laisse libre cours aux interprétations personnelles, ce qui concorde parfaitement avec la vision artistique de Chantre : « C’est une approche qui m’inspire pour mes projets, » certifie ce dernier.

L’album Memorsion and other works (2011) de Manuel Chantre ainsi qu’une des poupées modifiées pour son projet Popcore Duo.

Dans le même ordre d’idées, Chantre fait des performances musicales sous le nom de Taxi Nouveau puis est connu pour créer de la musique à partir de vieilles consoles de jeux vidéos et de cartouches Gameboy, notamment appelé chiptune ou de la musique 8-bit. Il a même modifié de vieilles cartes de souhaits afin qu’elles produisent une musique ensemble. Mais ce n’est pas tout, il collabore avec Simon Laroche, professeur d’arts électroniques à l’Université Concordia, dans un collectif expérimental de musique noise et d’expérience sensorielle nommé Popcore Duo. Le duo crée des scénographies audiovisuelles participatives en y intégrant des objets courants numériquement modifiés. Une des performances du collectif est basée sur le corps robotisé. Pour le spectacle, Laroche et Chantre ont créés des poupées à l’intérieur desquelles ils ont mis des billes et un microphone. Les deux artistes lancent alors les poupées dans la foule afin que les gens créent de la musique avec elles par eux-mêmes. « Tout est laissé au public, » dit Chantre. Le bébé est désormais un symbole biologique important, voire émotif, de la culture populaire. « Les gens ont un certain attachement naturel avec ce symbole et c’était super de voir tous les gens réagissant de façon différente envers les poupées. Certains les berçaient dans leurs bras tandis que d’autres les secouaient vigoureusement, » affirme Manuel Chantre. Le duo a présenté leur spectacle à la SAT, à Montréal, et même à divers pays en Europe, dont l’Hollande et la France dans le cadre du festival international des arts sonores de Belgique, City Sonic. Les musiques hypnotiques des installations puis des projets individuels et collaboratifs de Chantre sont disponibles sur son album Memorsion and other works (2011). Chantre a récemment sorti une version spéciale de l’album, mais aucunement proche des éditions limitées normales. Il a plutôt choisi un support hors du commun qui fait référence au thème de l’architecture urbaine de son œuvre Memorsion : un bloc de béton. Contrairement à l’ère numérique duquel nous faisons partie, ce bloc témoigne de la « non-matérialité des données numériques »2.  

En définitive, la passion première de Manuel Chantre est de transformer, par le biais des nouveaux médias, des objets de la culture populaire eux-mêmes altérés par le temps et la société. Ces arts demeurent un aspect hétéroclite de la culture, évoluant et subissant des progrès à chaque jour. L’artiste numérique présentera d’ailleurs un nouveau projet intitulé Light Attraction le 17 et 18 février 2012 dans le cadre du Mois Multi, festival international d’arts multidisciplinaires et électroniques, à Québec. Light Attraction est une performance conçue pour des lumières excessivement puissantes placées à l’intérieur d’un prisme rectangulaire translucide, le tout accompagné de musique. Le prisme sera placé à l’extérieur, sur un toit, et surplombera la ville.

Pour plus d’informations sur Manuel et son travail d’artiste, visitez http://manuelchantre.com.


[1] Dispergere Maiz, site officiel de Manuel Chantre, projets, http://manuelchantre.com/art/dispergere-maiz#Dispergere Maiz.

Publicités

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :