Le Médium Saignant

février 19, 2012

Les accomplis oubliés

Filed under: Édition spéciale février 2012,Divers — lemediumsaignant @ 6:15

Par Sophie Daviault

Art par Dariane Grégoire Poirier

Lorsque l’on entre à l’école, on nous dit de faire ce que l’on aime, de choisir un travail qui nous passionnera longtemps, parce que nous en aurons pour longtemps à travailler. Juste après, la question de l’argent s’impose, puis celle d’une vie confortable. On nous souhaite aussi du succès dans nos études, parce que l’école est considérée comme ce qu’il y a de meilleur, le « chemin de la réussite ». Plus qu’on vous dit ce qui est bien de faire, plus vos choix de vie sont moindres et votre existence est en quelque sorte déjà tracée. Certaines conventions sont déjà inscrites dans nos têtes : nous vivons pour faire de l’argent afin de s’assurer une espèce de bonheur confortable. Presque tout le monde fait ce choix; probablement pour le côté rassurant de ce style de vie, puis pour l’image respectable que ce genre d’individu renvoie. Personne ne tracasse l’individu qui a fait ses études afin de se trouver un travail de cinq jours par semaine avec deux semaines de vacances par année. C’est le citoyen « classique ».

« Nous avons décidé de quoi serait composé la normalité. »

Bien sûr, je généralise. La vie de chacun est différente, c’est du cas par cas. Le problème n’est pas le mode de vie en tant que tel, mais plutôt les préjugés des gens par rapport aux modes de vies différents à celui mentionné plus haut. Ils portent souvent des jugements gratuits qui montrent leur étroitesse d’esprit. C’est une erreur de croire qu’un métier vaut plus qu’un autre ou bien que certains modes de vie sont plus respectables. Le mode de vie exemplaire est souvent celui de l’individu qui a été à l’école et qui a su « bien faire sa vie », se faire une carrière. On leur jette des regards admirateurs parce qu’en plus, les hautes études ont la cote dans la société. Ça ne fait pas très longtemps non plus que les métiers de la construction et les DEP ont monté dans l’estime des gens. La société a toujours séparé les métiers intellectuels des métiers manuels, puis les intellectuels des manuels, les scientifiques des artistes, en mettant certains métiers sur des piédestaux et en en rabaissant d’autres.

Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi ceux qui acclament le travailleur qui a un horaire stable et un bon salaire, puis qui dénigrent les artistes ou les métiers peu payants, en disant pratiquement qu’ils ont raté leur vie. Pourtant, observez la situation du travailleur qui fait tout par habitude de plus près : cette personne vit dans un moule, dans une routine réconfortante. Un homme qui travaille de 9h à 5h se rend au travail à tous les matins, conscient que sa paie rentrera à tous les jeudis et qu’il pourra payer ses factures avec ou sans difficulté. Il a le choix de ne pas aller travailler, mais s’il fait ce choix, il sera renvoyé. C’est la conséquence de ne pas respecter l’horaire qui lui est imposé. On a tendance à admirer ce genre de personne, à dire qu’il a beaucoup d’ambitions, surtout s’il a été à l’école. Ces gens ont une vie stable, en apparence exempte de gros problèmes, tandis qu’ils sont figés dans la routine.

D’un autre côté, prenez un musicien de métro. Pour plusieurs raisons, j’ai beaucoup plus d’admiration pour celui-ci. C’est un travail comme les autres, qui paye plus que l’on croit, mais qui n’est pas facile. Est-ce que vous qualifierez un musicien de métro aussi accompli que l’homme à l’emploi stable? Certains auront tendance à dire qu’il a gâché sa vie, que ce n’est pas un « vrai » travail et qu’il fait ça parce qu’il ne sait rien faire d’autre, tandis que pour plusieurs, c’est un choix de vie. Ils font ce qu’ils aiment.

« Ils portent souvent des jugements gratuits qui montrent leur étroitesse d’esprit. C’est une erreur de croire qu’un métier vaut plus qu’un autre ou bien que certains modes de vie sont plus respectables. »

Dites-vous que, comparé à l’homme à l’emploi stable, le musicien n’a pas d’horaire fixe et encore moins un salaire quotidien assuré. Il ne se lève pas le matin en connaissant la somme qu’il va ramener chez lui. Il doit se lever dès l’ouverture du métro pour y réserver sa place en écrivant son nom sur un petit papier ou bien y aller la veille pour un tirage au sort. Rien n’est garanti. Ce qui est admirable, c’est la volonté que l’on doit avoir pour faire ce métier. Pas question de sauter un tour parce que, même s’ils n’ont pas d’horaire, les factures ne se paieront pas toutes seules. Personne ne va le renvoyer ou lui faire la morale s’il ne va pas travailler. Tout repose sur ses épaules. Ce n’est pas compliqué : s’il ne fait rien, il n’aura rien. Il ne fera jamais un salaire de médecin, mais il accepte ces conditions pour sa passion. C’est plus ambitieux que ce que la majorité croit. En quelque sorte, il a réussi à casser le moule. Il ne vit pas richement, prend ce qui vient. Il n’a pas manqué sa chance, ni raté sa vie. Au contraire, il faut avoir du cran pour adopter ce mode de vie qui ne suit pas les normes. De toute manière, quelle chance? Celle de faire comme tout le monde, celle de croire que nous sommes libres de nos actes tandis que nous vivons dans une société remplie de préjugés qui s’est créée des conventions sociales que l’on respecte presque aveuglément? …

Nous avons décidé de quoi serait composée la normalité. Cette course à l’argent, au confort matériel et parfois au bonheur artificiel. Nous avons décidé de donner plus de « valeur » au mode de vie rassurant de l’employé modèle au lieu de donner du mérite à l’ambitieux musicien de métro. Je ne m’exclue pas du lot en critiquant certains aspects de la société. Je vais à l’école, vise l’université et espère un travail qui me permettra de voyager. C’est pourtant lorsque l’on rencontre ces personnes qui vivent différemment que l’on se rend compte que le « bon chemin », ça n’existe que dans nos esprits et que les « ratés », ce n’est qu’une légende. Ces gens-là ont eu le courage de casser le moule sans se satisfaire de suivre la masse, mais surtout d’être entièrement responsable de leur revenu instable. Ce sont des accomplis oubliés.

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