Le Médium Saignant

février 19, 2012

Se donner les moyens de nos ambitions

Filed under: Actualité et politique,Édition spéciale février 2012 — lemediumsaignant @ 6:27

« Si tu te couches, ils vont te piler dessus. Si tu restes debout et tu résistes, ils vont te haïr mais ils vont t’appeler monsieur. » – Pierre Falardeau

Les étudiants du Québec ont rendez-vous avec l’Histoire. En 2007, le gouvernement libéral de Jean Charest a dégelé les frais de scolarité qui avaient alors été précédemment gelés de 1968 à 1990 et de 1994 à 2007 ; par l’inflation, cela garantissait une bonne accessibilité scolaire au Québec qui nous a permis de rattraper le reste du Canada dans le domaine de la formation universitaire. Suivant logiquement ce dégel, une première hausse des frais de scolarité est étalée entre 2007 et 2012.

Évidemment, cela ne satisfait pas ce gouvernement inspiré par le néolibéralisme économique ; Jean Charest a imposé une seconde hausse plus drastique étendue entre 2012 et 2017, haussant les frais de scolarité de 1 625$ puis amenant la facture universitaire aux alentours de 5 000$ par session avec les autres frais plus minoritaires et indépendants du gouvernement provincial. Il s’agira aussi, si on suit la « commande » de la CRÉPUQ (Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec), de soumettre nos droits de scolarité à la moyenne Canadienne ; le Québec ne décide plus par lui-même du financement de ses universités. On laisse plutôt à une moyenne issue de provinces qui font leurs choix pour elles-mêmes le soin de déterminer combien on payera et si nos universités seront plus ou moins accessibles. Charest abdiquerait sa responsabilité de son gouvernement : c’est un manque de courage et d’ambition pour un chef d’État. Pourquoi se soumettre à des décisions que prendraient d’autres provinces, pourquoi nos frais de scolarité devraient monter (ou baisser) si une province décide de les monter pour des raisons qui la concernent et que la moyenne canadienne des droits de scolarité monte? Pour des milliers de jeunes Québécois, cette hausse des frais de scolarité se résoudra soit par :

–          Plus d’heures de travail rémunéré. À partir de 15h par semaine, la Fondation canadienne des Bourses du Millénaire dit que ceci a un impact négatif sur la performance scolaire.

–          Plus d’endettement ; repousser les problèmes à demain. La pression financière et la misère n’aident pas la réussite scolaire. Surtout pour les moins riches. Sortons des études sans dettes!

 

Avant de continuer plus loin, une question se pose : pourquoi les Québécois ont-ils des conditions d’étude si avantageuse ? Ce n’est pas inné de s’endetter moins, de voir plus de pauvres étudier où bon leur semble. Le Rapport Parent et la grève générale illimitée y sont pour beaucoup.

Le Rapport Parent sur la situation de l’éducation au Québec commandé sous le gouvernement Lesage a amené les cégeps à dispenser à faible coût une formation générale de qualité aux étudiants de différents programmes et, ainsi, à démocratiser l’éducation. Il s’agit alors d’un changement qui pourrait changer la face du Québec étudiant dans le contexte des réformes qui ont fait entrer le Québec dans la modernité.

La première grève générale illimitée a donc lieu dans ce contexte où éduquer ses enfants était un luxe très coûteux et où il y a faute de place dans le système francophone ; 4 000 étudiants par année étaient injustement refusés par les universités (les Universités du Québec À… n’existaient pas). Les étudiants entreprenaient aussi par leurs moyens de pression d’accroître leur rôle dans l’administration de leurs institutions scolaires et de geler les frais de scolarité ; un indispensable pour l’accessibilité des études postsecondaires pour limiter sinon abolir toute forme d’obstacle économique. Après les multiples actions entreprises par ces étudiants, le gouvernement de Daniel Johnson formé par l’Union Nationale donna raison aux étudiants québécois.

« […] ce moyen de pression a apporté, avec du recul, beaucoup plus de bien que de tord aux étudiants. »

En 1974, la nouvelle cible des étudiants est le TAEU (Test d’aptitude aux études universitaires), qui est un test de type non-académique adressé aux francophones qui s’intéressent à la capacité d’analyse, au raisonnement logique, à l’esprit critique et à la mémoire. Cinq cégeps étaient en grève et quand un appel au boycott des tests et à l’élargissement du mouvement a eu lieu, surprise! Craignant un mouvement semblable à celui de 1968, le gouvernement de Robert Bourassa annula les tests. Plus tard en automne 1974, un autre mouvement de grève initié par les cégépiens de Rimouski pour s’opposer à une réforme douteuse de l’AFÉ (Aide Financière aux Études) obtint gain de cause. Au plus haut, 40 institutions scolaires étaient en grève et le mouvement s’est même étendu en Ontario (à l’Université d’Ottawa), de nombreux étudiants dépendent du système québécois de prêts et bourses.

Malgré les menaces des différents ministres de l’éducation d’annuler les sessions, les étudiants québécois n’ont jamais reculé et se sont toujours battus pour se faire respecter et léguer derrière eux un pays qui sera le paradis de l’éducation accessible et non le paradis de l’éducation élitiste soumise à l’ingérence du privé, comme c’est le cas aux États-Unis où le prix pour avoir quelques universités prestigieuses est porté par des classes inférieures peu scolarisées de génération en génération. Ainsi, les étudiants ont aussi bloqué des dégels en 1986 et 1996, se sont battus pour l’AFÉ en 1978, en 1988 et en 2005. À noter que suite à une désorganisation du mouvement étudiant, la campagne pour garder le gel en 1990 et pour les prêts et bourses de 1988 n’a pas pu atteindre leur plein potentiel pour arriver à tous leurs objectifs.

À travers cette histoire du mouvement étudiant québécois combatif qui a utilisé la grève générale illimitée pour que les étudiants se fassent entendre et que notre pays soit celui où on veut que l’éducation soit un projet collectif aux retombées collectives devant être accessible à tous, on voit que l’efficacité de ce moyen de pression a apporté, avec du recul, beaucoup plus de bien que de tord aux étudiants.

Comme je l’ai rapidement expliqué plus tôt, les étudiants du Québec sont face à une hausse inacceptable de frais de scolarité. Même dans une perspective moins collective de « je peux me le permettre de payer plus pour « mieux », on devrait s’y opposer car trop peu des 1 625$ de la hausse (environ 600$[1]) iront dans la « qualité des cours » ; le reste dans la bureaucratie, la pub pour les universités et de la recherche « commercialisable » (càd financée par nous mais profitable pour une entreprise privée). Il est aussi difficile à accepter de confier l’avenir des droits de scolarité à la moyenne canadienne. L’Histoire a les yeux rivés sur nous. Est-ce que nous aurons le courage comme ceux qui nous ont précédés de mener la lutte ? Il ne faut pas être les premiers à baisser les bras et laisser à Jean Charest l’honneur d’être le premier dirigeant du Québec à se voir dérouler un tapis rouge par les étudiants pour mener ses réformes.

Globalement, nous avons beaucoup plus à gagner par la grève générale illimitée que par l’inaction. Les pétitions, les positions en assemblée générale, les petites manifestations, les occupations et gestes symboliques ainsi que les plus grandes manifestations ici et là n’ont pas porté fruit ; c’est donc dans une logique d’escalade des moyens de pression que les étudiants sont arrivés à ce choix : sauter ensemble ou rebrousser chemin. La grève n’empêche pas les stages et ne détruit pas les carrières professionnelles et universitaires des étudiants dévoués. C’est aussi une question d’équité générationnelle. Il s’agit pour nous, en majorité nés dans la fin des années 1980 et début des années 1990, de prendre conscience, par ce mouvement de la force, de notre nombre et de la solidarité. Les générations qui ont été capable de prendre leur place au Québec sont celles qui ont été capables de se souder les coudes. Si une nouvelle génération de Québécois sort de l’école et entre dans la vie active avec la confiance des vainqueurs, un nouvel espoir peut naître pour notre pays et on sera alors capables de projets encore plus fous pour faire avancer le Québec. Pierre Bourgeault avait dit quelque chose de très inspirant à ce sujet : « Ne perdons jamais nos rêves de jeunesse car ce sont les seuls que nous aurons ». L’apathie, la désunion et la perte d’espoir ne feront de nous qu’une génération de plus de travailleurs québécois qui fera de son mieux pour gagner des promotions, qui se tuera à l’ouvrage sans avoir amené de nouveauté, sans avoir même essayé de changer le monde. Si l’homme se définit par ses actions, cette vision ne nous donnera pas une belle fiche de joueurs. Entendons-nous avec nos professeurs pour réussir, ayons confiance en nous et l’avenir, et ne reculons devant rien. Je suis certain qu’on en est capable.

 

Donnons-nous les moyens de nos ambitions !

Jérémie Dunn,

Coordonnateur du comité de mobilisation


[1] CONFÉDÉRATION DES ASSOCIATIONS D’ÉTUDIANTS ET ÉTUDIANTES DE L’UNIVERSITÉ LAVAL. La hausse en 120 sec., [En ligne], http://youtu.be/tQZb114WF0Y (page consultée le 12 décembre 2011)

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