Le Médium Saignant

avril 30, 2013

NAÏMA

Filed under: Actualité Marie-Vic — lemediumsaignant @ 6:26

Par Pierre-Olivier Décary 

Il était très tard au café, ma tête reposait sur mes bras croisés en oreiller sur le comptoir et je me disais à quel point il était rafraîchissant de voir le monde d’une autre façon. Les tasses vides sur les tables occupées, les cigarettes brûlantes dans les cendriers, les quelques clients, un ou deux d’assoupis, les autres méditant, bouche close. C’était silence pour écouter Trane chanter. Je me sentais comme du pétrole, raffiné comme de la bière de blé, c’était un de ces moments courts et simples que j’aurais souhaité double allongé.

Un vieil homme était accoudé au piano droit à l’autre bout de la salle, il fumait lentement en attendant son tour. D’où j’étais, je ne voyais que son profil. Un visage usé, une paupière tombante surplombée de minces cheveux en broussaille, grisonnants, à travers lesquels la fumée se tressait, et je voyais dans ce nuage de la poussière virevolter parmi la lueur d’une lampe à lutrin.

Trane, à souffle perdu, cligna de l’oeil au vieillard qui déposa ses doigts sur les touches de son piano. Son dos se raidit comme dans un élan de jeunesse, et il prit la relève du morceau. Un accord ou deux, et il sembla qu’une basse fréquence fit frissonner le contrebassiste à sa gauche. Cet imposant instrumentiste effleurait sensuellement ses cordes en enlaçant contre lui sa muse de bois. Ils dansaient lentement, comme j’aurais voulu que mes parents le fassent autrefois, serrés l’un contre l’autre, les yeux fermés, déconcentrés, deux verres de porto vidés sur le tapis du salon.

Une demi-douzaine de lampions fatigués éclairait encore le café, et dehors la neige blanche reflétait la flamme froide du chandelier lunaire. Derrière une fenêtre embuée, je vis une ombre marcher à l’extérieur. La silhouette encapuchonnée entra rapidement et je me redressai du même coup, discret, curieux.

Je me souviens encore avoir avalé de travers lorsque la lumière me révéla son visage. Jamais je n’aurais pu imaginer que la beauté d’une femme puisse me rendre si vulnérable. Je sentais descendre en moi les doses augmentées de dopamine et mes nerfs désaccordés me jouaient des airs que je ne reconnaissais pas.

Elle vint s’asseoir à côté de moi et se dévêtit de son long manteau. Elle demanda un café du bout de ses lèvres rougies, avec son accent parisien d’un érotisme déstabilisant.

Dans mon âme noircie par les tempêtes et les glaces s’allumèrent d’un seul coup toutes les bougies du monde.

Elle tourna la tête vers la mienne en replaçant d’un coup de doigt sa chevelure d’ébène. Au fond de ses yeux je voyais le reflet de Trane qui soufflait dans son tuyau cuivré. Au fond de ses yeux je voyais le visage de la musique. Et je voyais mes yeux qui reflétaient aussi les siens, beaux et clairs comme les abîmes du soleil.

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